C'est jeudi soir et c'est avec soulagement que je constate que Yann a écrit un billet, les mots ne
viennent pas, je suis à l'état de légume. Vous lirez ce billet le vendredi dès
8 heures, je serai sur ma jolie route de campagne depuis 7h30 du matin et je
rentrerai chez moi si tout va bien sur le coup des 19 heures. Il s'agit de la
semaine des conseils de classe, tous les jours c'est pareil, il s'agit de la
semaine où je suis malade, j'ai commencé à faire "morveman" le super-héros au
bien étrange pouvoir, menaçant d'engluer chaque élève récalcitrant d'un simple
éternuement. Il s'agit de la semaine de stage des troisièmes dont je suis le
professeur principal et je suis pendu à mon téléphone pour savoir si ces chères
têtes blondes me font honneur et c'est plutôt le cas. Voyez-vous, j'ai le fol
espoir de sauver un élève cette année, comprenez que j'en sauve énormément,
mais là c'est le sauvetage impossible, je descends directement en enfer armé de
mes crayons, de ma superbe armure de prof, il s'agit de l'opération de la
dernière chance, celle que les chirurgiens de Grey's Anatomy, le docteur House
et les médecins d'Urgence n'oseraient pas annonçant que le patient est
condamné, mais moi je le sauverai, j'en prends le pari. Dire que le gamin est
difficile est un euphémisme, mais parfois il y a des miracles, le patron sur le
lieu de stage, un type qui a quelques valeurs lui aussi, le prendrait comme
apprenti l'an prochain, je vais donc devoir déployer toutes mes stratégies, ma
cosmo énergie pour aider ce gamin contre lui-même et le faire réussir. Parfois
ça arrive, et c'est dans ce genre de moment qu'on sait que le métier mérite
d'être fait, qu'on a porté sa pierre à l'édifice de l'humanité, que finalement
les maths on s'en fout un peu et qu'au final c'est autre chose que nous
apportons, l'éducation, la confiance, la référence, le coup de pied au
cul.
Les semaines de folie j'ai l'habitude, mais en fait dans cette équation parfois
très complexe où même s'ajoutent comme inconnues la quantité de morve qui vous
sort par le nez et l’extinction de voix qui va avec où je me permets parfois le
luxe de faire "la voix t'ordonne d'aller en classe" sans aucun trucage, le
paramètre le plus pénible c'est les gosses. Ma femme est ZIL c'est à dire
qu'elle remplace les instits malades dans un rayon de 30 km, actuellement c'est
plus loin, tous les instits de la circonscription de Bédarieux sont malades,
l'air pur certainement. A 8 heures on l'appelle, elle part on ne sait pas où,
du fait que chaque école à son fonctionnement particulier pour une France plus
homogène, j'ai fait mon deuil et c'est moi qui gère les gosses pour pas mal de
choses pratiques, les amener, les ramener, etc.
La vision du monde par les yeux d'un gosse c'est merveilleux. Le gosse n'a pas
besoin de réveil, son père est là pour le lever, comme il faut que le gosse
soit prêt dans 30 minutes et que le gosse est un mollusque qui met un temps de
folie à s'habiller et à manger le matin, le gosse n'a pas besoin de faire son
lit, puisque son père ulcéré par sa lenteur prend tout en charge. Ben oui le
gosse sait même pas à quelle heure il rentre à l'école, et en plus les
aiguilles avec la petite et la grande c'est pas facile alors il vaut mieux se
référer aux hurlements pour savoir qu'il faut aller plus vite. Comme les
parents finissent tard, le gosse va à l'étude, ce moment assez pénible où le
gosse fait ses devoirs, mais bon comme personne ne l'engueule pour qu'il les
fasse, il dit qu'il les fait, mais quand ses parents vérifient on se rend
compte que c'est absolument n'importe quoi et que dans le grand mécontentement
général il faut recommencer. Le gosse est quand même fatigué par cette semaine
pénible où ses parents le lèvent plus tôt et où il rentre plus tard, alors pour
marquer sa révolte il se fait punir à l'école et se retrouve avec des
règlements à recopier, ses explications sont tellement confuses qu'on finit par
refuser de comprendre et qu'on se contente de signer. Le gosse a quand même
besoin de ses activités sportives, mais comme le gosse est pas foutu de prendre
sa montre et de regarder l'heure, c'est au père vigilant de vérifier et
d'amener. Après avoir transpiré pendant une heure, le gosse fait quand même son
effort pour se laver alors qu'il resterait volontiers dans sa crasse, mais bon
une fois qu'on est lancé, le gosse se prend une douche de 30 minutes où il vide
l'eau chaude, parents peu vigilants qui préparent la semaine, le repas, le
travail avec l'autre gosse et qui devraient imaginer que l'aîné de 10 ans a dû
se trouver un canard en plastique et qu'il s'éclate au point de penser qu'on a
organisé une soirée mousse dans la salle de bain. Le gosse ne sait pas ce que
c'est que d'être fatigué, le gosse est une machine, alors il n'imagine pas que
les parents puissent tirer la langue, c'est donc pour ça que les gosses ne
ratent pas une occasion pour se disputer pour n'importe quoi, pour ranimer la
flamme trop éteinte de leurs parents bientôt quadra et voir si quand même ils
vont se mettre un peu à gueuler, voir si ça marche encore ou si on peut
vraiment mettre l'apocalypse.
En écrivant ce billet j'ai eu une pensée pour ma mère qui s'occupait notamment
du transport, je me rappelle d'elle qui partait en chemise de nuit avec un
simple imperméable et parfois en pantoufles pour nous jeter à l'école.
Avions-nous conscience mon frère et moi de l'organisation, du temps, des
sacrifices pour préparer ce spectacle qui à nos yeux était pourtant si
ordinaire, le chapiteau du cirque de notre quotidien.
A propos
Je m'appelle Cyrille BORNE et au moment où j'écris ces lignes j'ai 37 ans, je suis professeur de mathématiques au Lycée Agricole le Cep d'Or de Clermont L'Hérault, accessoirement j'en suis aussi le dictateur informatique. Je raconte ici mes nombreuses expériences, qu'elles soient pédagogiques ou informatiques, sans détour, réussites ou échecs cela n'a pas d'importance pourvu qu'on les partage.
Enfant je n'ai jamais rêvé de devenir président de la république, par contre je rêvais de parcourir mers et océans. Comme il faut toujours réaliser ses rêves d'enfant j'ai navigué de-ci de-là et connu de nombreuses îles. Le besoin de larguer les amarres est toujours présent et, chaque fois que possible, je mets le cap ailleurs.
L'informatique ? elle n'a jamais été un rêve pour moi mais un outil indispensable lors de la création de ma première boite. Informatisé en 1987 si je me souviens bien ; alors il fallait se débrouiller avec les moyens du bord. Gnu/Linux ensuite car la liberté y était pratiquement totale. Même maintenant ce goût de liberté domine dans le choix de mes os, ou plus précisément de mes distributions. Debian principalement.
Aucun goût pour le prosélytisme mais une envie de partager avec, en point de mire essentiel, l'envie que chaque utilisateur puisse rester maître de sa machine et, chaque fois que cela est possible, fasse en toute connaissance de cause ses propres choix.
Merci à Cyrille de nous permettre de tracer un petit bout de route ici.
cep
J'ai fait mes débuts dans l'image par le cinéma et la sémiologie. La rencontre, fin des années 90, avec le photographe brésilien Renato Assis (1952-2012) m'a réorienté définitivement vers la photographie.
Après une (trop) longue parenthèse exclusivement littéraire (formation doctorale et enseignement), j'ai travaillé dans le milieu artistique (danse, musique...) avant de m'engager dans une approche documentaire plus humaniste centrée essentiellement sur les violences et les exclusions.
L'informatique est avant tout, pour moi, un merveilleux outil de partage et de développement des connaissances.
Christophe

