2010 mar. 18
L'homme qui parlait à l'oreille des trentenaires : Manu Larcenet
09:28 - Par Cyrille BORNE - bédé - Lien permanent
Cela faisait un moment que je voulais relire le combat ordinaire, la bande dessinée qui a fait connaître Manu Larcenet du grand public, prix à Angoulème en 2004. Il faut dire qu'à part cette série, et le dernier Blast, dont on parlera plus loin, Manu Larcenet c'est l'école fluide glacial, de l'humour absurde. On pense souvent à ces clowns ou ces amuseurs publics qui s'essaient à un film sérieux pour montrer que leur talent ne se résume pas à la tarte à la crème et à la peau de banane, souvent un échec, Larcenet dans ces quatre tomes montre qu'en fait il s'agit d'un auteur très sérieux qui fait dans la gaudriole les trois quarts du temps. Je ne rentrerai pas dans les poncifs qu'on peut lire sur les aventures de Marco, ce photographe névrosé qui a peur de tout, qui fuit la ville pour la campagne, et dont la vie en quelques années va être bouleversée par des évènements douloureux ou heureux, la vie quoi, je vous raconterai juste mes deux lectures. La première avant la paternité, dans la phase jeune trentenaire, difficile de ne pas se trouver d'affinités avec ce personnage qui a peur d'avoir des gosses, de se mettre en ménage, qui ne pense qu'à s'amuser, et qui va être ramené à la réalité par la maladie de son père, une petite amie normale, d'autres évènements qu'on ne peut pas raconter sans "spoiler". Enfin bref, le vrai trentenaire un peu geek masculin, j'ai connu cette période mais 10 ans plus tôt dans la vingtaine, j'ai été marié relativement jeune. Le combat ordinaire est une œuvre poignante, une histoire simple, une claque dans la gueule, la vérité brute et simple.
J'ai fait ma deuxième lecture pendant que je veillais hier soir Samuel mon fils, qui a eu la bonne idée de se mettre à dégueuler partout. A la fin du premier tome, j'épongeais son lit après avoir jeté son drap housse irrécupérable, à la fin du deuxième c'était la troisième fois que je mettais de la javel dans les toilettes, à la fin du troisième tome, il vient me voir tout penaud pour me dire qu'il a gerbé dans le clic clac, à la fin de l'histoire il ronflait. Dans la bédé, le père de Marco dit à son fils qui a peur de la paternité que les enfants rendent les hommes meilleurs, j'ai aussi envie de le croire. Difficile entre mon fils se vidant sur les toilettes, ce récit quasi autobiographique, de ne pas se rappeler de ma propre enfance, le petit Cyrille fragile de l'estomac (comme Marco qui se fait dessus quand il a des crises d'angoisse), se vidant dans la nuit de l'appartement familial de la rue Eloy Vincent sous le regard désespéré de sa mère.
Je me rappelle avoir été bouleversé, comme je suis capable de l'être par la première lecture, ma seconde fut différente. La connaissance de l'histoire et de ses cliff hangers familiaux qui valent toutes les fins d'épisodes réunies de 24 heures, a du certainement beaucoup y jouer, et puis Marco, j'y trouvais moins de points communs, même l'envie de lui mettre une claque dans la gueule pour qu'il se marrie et qu'il fasse un gosse. Le combat ordinaire est une oeuvre majeure pour la bande dessinée française, à mettre dans beaucoup de mains, qui touchera je pense surtout les hommes à un moment de leur vie, pas toute leur vie je l'espère pour eux.
Toujours chez Larcenet le retour à la terre, plus comique, avec un découpage en strip qui raconte les aventures d'un dessinateur Parisien qui part s'installer à la campagne. Ici l'autobiographie est complètement avouée, les similitudes avec le combat ordinaire sont bien sûres nombreuses, un trentenaire névrosé, geek sur les bords, on rajoute à ça le contexte de la campagne qui ne peut que m'amuser puisque j'ai suivi le même chemin. Moins puissant que le combat ordinaire mais une bédé qui personnellement me parle beaucoup.
Je me rends compte que je n'ai pas parlé du dessin de Larcenet. Alors que je suis arrivé à la bande dessinée par les grandes batailles des chroniques de la lune noire, l'œuvre de Larcenet est minimaliste au possible, c'est dans ce genre de circonstances que je me rends compte que j'ai vieilli, il y a quinze ans je n'aurai même pas pris la peine d'ouvrir ses livres, et quand bien même je ne les aurai pas compris.
Dernière sortie de Larcenet, Blast, l'histoire d'un homme obèse qui se fait arrêter par la police, il aurait fait du mal à une femme, beaucoup de mal. A travers son interrogatoire façon slumdog millionaire il raconte comment d'une vie "normale" il a basculé complètement du mauvais côté. Une fois de plus Larcenet avec des dessins simples, des opinions bien senties nous tient en haleine dans un bouquin réalisé à 95% en noir et blanc, une claque de plus dans la gueule décidément elles tombent aujourd'hui.
Condenser la carrière d'un auteur à trois bouquins c'est honteux, je suis un grand fan de la série donjon la parodie d'Héroic Fantasy à la française, mais comme beaucoup je pense, je n'ai tendance qu'à voir chez Larcenet ce névrosé qui doit certainement faire pas mal de thérapie dans l'écriture. Vous pouvez aller faire un tour sur son site officiel, le flux RSS de l'individu mérite d'être suivi.
Bien, la maison médicale nous attend, la fontaine de vomi s'est tarie dans la nuit mais le mal au "bidou" continue un peu.


