Rapatriement sanitaire pour les passagers du vent
Par Nina le dimanche, janvier 24 2010, 15:44 - bédé - Lien permanent
Janvier 1980. Le monde de la BD découvre, les yeux écarquillés, la Fille
sous la Dunette, le premier tome des Passagers du vent. Bourgeon frappe fort
pour son premier album en solo. Car si Brunelle et Colin, la série qu'il avait
publié jusque là dans le journal "Djin", était déjà un scénario historique, les
aventures d'Isabeau sur la Marie-Caroline sont un condensé de tout ce qui peut
plaire au lecteur de l'époque : aventure, mer, jeune matelot et jolie
fille nue. Avec quelques scènes saphiques qui, si elles ne déchaîneront pas les
censeurs, ont émoustillé plus d'un lecteur.
Courant 2009, au grand étonnement de tous, les éditions 12bis rachètent le
fonds Bourgeon à Glénat, et entament la réédition des cinq premiers tomes. Et
lorsque l'été amène sur les murs du métro parisien des 4*3 annonçant une suite,
les fans deviennent intenables !
La Petite Fille Bois-Caïman tome 1 s'ouvre pourtant sur une Zabo qui n'a rien à
voir avec l'Isa que tous ont connu. Et pour cause, on apprend plus tard que
c'est son arrière-petite-fille. Bien sûr, Bourgeon ne semble pas choisir la
facilité. Et pourtant c'est ce qu'il fait. En 25 ans (le dernier tome des
Passagers du Vent date de 1984) son dessin a évolué. Il n'aurait jamais pu
reprendre la série là où il l'avait laissée, le changement graphique étant bien
trop important pour la fluidité de l'histoire. Nouveau genre, nouvelle
héroïne !
Cependant, ces deux albums faits de flashbacks ne séduisent plus autant que la
série originale. Le graphisme paraît figé, et les expressions peu lisibles.
Zabo rit-elle ? pleure-t’elle ? Difficile à dire.
Le scénario, fort convenu, se déroule dans les bayous de la Nouvelle-Orléans.
Et le langage plus que la langue, extrêmement important à cette époque dans ces
parages, a la part belle dans ce diptyque. Si seulement on le traitait
bien ! Les héros parlent tantôt anglais, tantôt français. On a le droit à
des notes de bas de page pour traduire l’anglais. Par contre, lorsque les Noirs
parlent créole, c’est traduit en fin d’ouvrage, sans aucune note sur la planche
pour prévenir le lecteur. Ça ne doit pas être bien intéressant, ces phylactères
remplis de mots… Quant au français, il aurait lui aussi fallu le traduire, ou
tout du moins l’écrire en langage parlé, et non pas dans les formes figées
d’une langue littéraire qui n’a jamais franchi aucune lèvre. « Cela crée
des obligations que j’assume volontiers mais qu’il m’est impossible d’imposer à
un autre » : non seulement Isa porte des jupes, mais en plus elle a un
balai dans le c… maintenant…
Ces deux albums n’ont rien à voir avec les Passagers du Vent, rien de plus que
l’héroïne. N’aurait-il pas été intéressant de créer un diptyque de toutes
pièces, plutôt que d’essayer de rattacher cette histoire à la série
originale ? Bien sûr, commercialement, on perdait une partie du prestige.
Mais Bourgeon aurait pu grâce à cette libération s’affranchir des lourdeurs
scénaristiques qu’il est obligé d’utiliser pour garder une continuité. Et au
lieu d’une suite décevante, on aurait eu une courte série qui, bien sûr, ne
serait pas forcément restée dans les mémoires… mais qui aurait paru tout à fait
sympathique. Dommage, une fois de plus.



