Dans la salle du bar tabac de la rue des Martyrs
Par Cyrille BORNE le jeudi, octobre 8 2009, 23:10 - Linux - Lien permanent
Le métier d'enseignant c'est assez indescriptible, à force de vivre dans la
déception on se nourrit de petits rien, façon Amélie Poulain. Je fais ma ronde
en salle informatique le café à la main, je vois deux élèves derrière moi que
j'avais l'an dernier en informatique, elles sont en train de réaliser leur
rapport de stage sous openoffice, et là c'est sous dia qu'elles font les
différents diagrammes qu'elles vont utiliser dans le document. Bien sûr elles
m'interpellent, car le jeune pense qu'il a la connaissance, et qu'en trois
clics de souris l'affaire est faite, je rappelle ici comment faire l'export du
diagramme en jpg, je rappelle là comment faire un diagramme circulaire, le
jeune est vif, à peine les premières paroles sont prononcées que je n'ai pas
besoin de finir la phrase, c'est fait. Des debian partout, des élèves qui
travaillent avec des logiciels libres, une salle qui finalement ne nécessite
que l'entretien de mes expérimentations bizarres ou de mes quelques erreurs de
débutants à l'époque, je pense que Richard Stallman est fier de moi, que Linus
Torvald pourrait me mettre une tape amicale dans le dos (en m'arrachant le
bras), et que le framablog devrait m'accorder une entrevue comme à Philippe.
Le problème c'est que cette liberté que je donne à mon établissement, tout le
monde s'en fout. C'est un peu exagéré mais pas nécessairement loin de la
vérité, je vois en salle des profs qu'on se bat pour le seul poste Windows que
j'ai bien voulu laisser pour des problèmes de compatibilité matérielle, pour
les élèves c'est au début une horreur parce que ce n'est pas Windows, qu'on
peut rien installer, que le filtre parental est un peu sauvage et puis comme
les autres ils finissent par se résigner. J'avais du faire un billet sur le bon dictateur, c'est bien mon cas, je contrains 110
personnes à utiliser ce que je veux bien qu'ils utilisent, ils ne savent pas
que c'est bon pour eux, ce qui finalement compte c'est que moi je le sais, et
ce qui bien sûr compte pour eux c'est que je sois présent pour gérer le moindre
petit incident.
Je vais m'offrir un peu de délire ce soir mais c'est l'ambiance qui le veut,
nous sommes un peu dans la salle du bar tabac de la rue des Martyrs on peut
faire un peu de philosophie de comptoir ça fait du bien en cette veille de
weekend. Les commentaires fourmillent dans tous les sens, je vais essayer de
faire un tir groupé sur ce que m'inspire les nombreuses réactions sur les deux
derniers billets. Je pense déjà que ce qui suit ne s'adresse pas au commun des
mortels, mais bien aux tordus de l'informatique dont je fais partie. Si l'on
prend mes gentils utilisateurs, si je me lançais dans l'importance de ne pas se
lier à des logiciels tiers ou de l'importance des formats libres, ils me
prépareraient ma camisole et ils auraient bien raison. Ces débats sont
certainement inutiles, ne changeront pas la face du monde cela dit je suppose
que les pécheurs qui doivent parler de la qualité du hameçon pendant des
heures, ou des passionnés d'automobile peuvent comprendre l'espace de quelques
secondes en tout cas, le fait qu'on puisse parfois ne pas être raisonnable dans
ses passions (c'est bon d'être un homme).
Je pense que l'informatique c'est pareil que les chevaliers du Zodiaque c'est
un peu la quête du septième sens pour pouvoir enfiler une armure d'or. Au
départ la découverte, on installe tout et n'importe quoi, on plante la machine,
certains ne passeront jamais ce cap. Puis l'on devient plus prudent, on apprend
la sélection de ses logiciels, certaines règles de bon sens, un jour on
découvre aussi l'éthique à savoir que pirater pour 100.000 € des logiciels dont
on a besoin finalement que de 5% des capacités c'est idiot, on se lance alors
dans les logiciels gratuits et souvent libres, puis un beau matin on finit sous
Linux. C'est certainement à partir de là qu'intervient le point de divergence
majeur et le nouveau pallier à franchir. Il y a moins d'un an, j'étais pour un
Linux efficace, sans se soucier de la notion de format propriétaire, de
logiciels tiers, j'étais à la recherche d'un Windows gratuit, et je l'avais
effectivement trouvé en la présence d'Ubuntu. Ma rencontre avec Christophe Gallaire le
Grand Maître C du blog qui intervient régulièrement avec des phrases hautes en
couleur m'a permis de changer ma position sur pas mal de points, pour moi
l'informatique n'est plus que technique mais aussi philosophique. Le mot
philosophique fait nécessairement penser à de la masturbation intellectuelle,
néanmoins les gens qui décident d'arrêter de voler des logiciels propriétaires
ou de les dupliquer si certains sont gênés par le terme ont déjà fait un
premier pas, avec la place que tient aujourd'hui l'informatique dans notre
société notamment grâce aux réseaux sociaux qui entrainent des drames, des
suicides ou de terribles erreurs de jeunesse dont on n'imagine pas les
répercussions dans quelques années, toute cette débauche technologique doit
s'accompagner d'un minimum de réflexion.
Prenons le passage de Brakbabord même s'il n'est qu'un noob qui trouve qu'Oblivion est
difficile : On tape sur Ubuntu par pure jalousie: c'est la seule
distribution qui ramène de nouveaux utilisateurs... C'est depuis que Ubuntu
existe que les "statistiques" de Linux montent en flèche. Il y a 5 ans encore,
personne ne connaissait Linux, ou alors il avait la réputation d'être "trop dur
à utiliser". Maintenant quand tu parles de Linux à quelqu'un, il connait
obligatoirement Ubuntu, et il y a une chance sur deux pour qu'il te dise qu'il
a déjà essayé. Comme tu l'as dit, le libre a une image lourdingue. Le libre
c'est surtout composé de barbus qui ne supportent pas de voir des utilisateurs
avec un QI inférieur à 160 et qui n'ont pas de bac +8 en assembleur. Pour être
accepté dans le monde du libre, tu dois assassiner 3 PDG de marques de
logiciels propriétaires, tu dois bruler tes jeux propriétaires et tes Cd de
windows, et surtout tu dois utiliser des distributions 100% libres, quitte à ne
pas avoir d'affichage, de wifi et de son. L'argument de la jalousie a été
repris par d'autres, désolé de ne pas vous citer, mais je dois dire que cet
argument est un peu bancal. La majorité des détracteurs que je peux lire en ce
moment sont des anciens utilisateurs d'Ubuntu qui connaissent fort bien la
distribution. Les raisons évoquées sont multiples, je place la mienne
contrairement à d'autres qui pourraient trouver la distribution trop bling
bling sur un plan purement philosophique comme précisé plus haut, car c'est
un fait incontestable Ubuntu est de loin
la meilleure des distributions notamment quand on débute, en 20 minutes
comme le fait remarquer nyme on a un véritable système fonctionnel. Quand je
lis les propos de Marc Shuttleworth j'ai l'impression de voir une espèce de
Christophe Colomb qui débarque sur une terre vierge, la banquise en
l'occurrence et qui fait totalement abstraction des coutumes locales qui
souffrent effectivement de certaines dérives comme le fait remarquer
Brakbabord. Alors oui effectivement grâce à lui on a connu l'Amérique mais on a
quand même massacré tous les indiens. C'est cela le problème qui se pose avec
cette distribution qui est en train de modifier profondément la philosophie
Linux, car même si le troll
était un peu fort, aujourd'hui et c'est vrai pour le commun des mortels
Ubuntu = Linux. Comme je l'ai déjà dit, Marc Shuttleworth est un homme
d'affaire, la sensation que j'ai en utilisant Ubuntu est la même que celle que
j'ai quand j'utilise Gmail, je trouve ça très bien mais je m'attends tôt ou
tard à un énorme coup de bâton façon guignol car malheureusement la logique
commerciale d'une entreprise entraine parfois de mauvaises surprises, Google a
par exemple supprimé certains de ses services sans préavis ou presque, les gens
ont pu alors réaliser l'importance de ne pas se vouer totalement à un service
tiers sans porte de sortie.
vikin a fait quelques remarques très intéressantes notamment par rapport à la
présence des dual boot ou à devoir retourner à l'âge de pierre de
l'informatique pour ne pas utiliser certaines technologies on pense notamment à
flash. Effectivement on peut comme Christophe qui est l'un des seuls que je
connaisse, pousser ce raisonnement jusqu'au bout, à savoir qu'il n'utilise
aucun logiciel propriétaire, on arrive là à ma limite, je le confesse, je n'ai
pas sa force de caractère même si j'essaie de faire le maximum d'efforts. Il
faut toutefois être réaliste, passer sous Linux c'est tout de même sur certains
points faire machine arrière par rapport à Windows, l'installation de logiciels
en ligne de commande pour ne citer qu'un des très nombreux exemples de
régression par rapport à l'OS de Redmond. Ainsi vikin, les gens qui passent
sous Linux font tout de même le choix de certains sacrifices, restent à savoir
jusqu'où ils sont prêts à aller pour rester totalement libre.
L'idée de cette suite de billet n'est pas de dénigrer le travail d'Ubuntu qui
écrase tout sur son passage à tous les points de vue, dans la communication
comme dans la technique notamment dans la diversité des paquets, la simplicité
et j'en passe. Il s'agit juste de faire une piqure de rappel pour se souvenir
d'où l'on vient pour mieux savoir vers quoi on veut aller.


