2009 sept. 12
Car le dictateur sait ce qui est bon pour toi
22:00 - Par Cyrille BORNE - Pédagogie - Lien permanent
Je travaille en lycée agricole, lycée rattaché au CNEAP, c'est à dire en gros l'enseignement agricole privé. La révolution est arrivée, chaque enseignant vient d'avoir son mail en cneap.fr, enfin chaque enseignant, ceux qui ont demandé, c'est là la première erreur et nous y viendrons plus loin. Jusqu'à présent seuls les lycées, les directeurs, et les cdi avaient droit à des mails, c'est donc un véritable bouleversement, d'autant plus que les choses ne sont pas faites à moitié puisque nous sommes désormais en possession d'un accès à un webmail basé sur zimbra et des options qui vont avec, annuaire national, partage de documents et d'agenda, c'est à dire qu'au delà du webmail c'est carrément le travail collaboratif qu'on vient de mettre en place, ce qui me renvoie à notre première erreur. A noter que c'est une solution libre et que sur le site du CNEAP il y est fait mention, chaque jour le libre gagne du terrain, pas assez vite à mon goût mais enfin.
Les enseignants n'ont pas de culture d'entreprise. Quand j'ai expliqué en réunion qu'il était fondamental d'utiliser de façon professionnelle les mails qu'on nous offrait, certains n'en ont pas vu l'utilité et ne voient d'ailleurs pas ce qu'il y a de mal d'écrire à des correspondants avec une adresse type roudoudou@hotmail.com. La moralité c'est que certains de mes collègues n'ont pas d'adresse en cneap.fr, dès lors le calendrier collaboratif ou le partage de documents tombent à l'eau. Je pousserai le vice en rajoutant par exemple qu'au niveau de mon lycée j'avais déjà mis en place un agenda à partir de google calendar que j'étais l'un des seuls à alimenter, je ne vous parlerai pas de ma tentative de mettre en place une plateforme de travail collaboratif, agora-project en fait, les larmes sont en train de monter.
Je ne noircis pas vraiment le trait, les geeks qui travaillent dans le monde enseignant connaissent tous les mêmes problèmes, néanmoins 90% de l'équipe utilise déjà son mail, que ce soit entre nous, pour les parents ou les élèves, les contacts professionnels ou les organes de presse, le mail est un outil totalement incontournable. La problématique c'est donc qu'il s'agit d'un mail supplémentaire, et que le prof n'a pas de bureau, je m'explique. A l'époque quand je travaillais au service informatique et gestion de la BNP, j'avais mon adresse en bnpparibas.com, le premier réflexe en arrivant au bureau, lancer lotus notes et consulter son mail professionnel. Le prof lui n'a pas ce point de chute, ce qui signifie qu'utilisant déjà son mail personnel, il y a peu de chance qu'il fasse l'effort de lancer ce nouveau mail qu'on lui a donné.
L'arrivée de cet outil, c'est un peu Noël avant l'heure. J'ai en effet toujours rêvé de retirer notre grand tableau blanc Véléda où se rajoutent de façon chaotique les informations pour avoir une super organisation méga structurée avec la planification du calendrier, les documents importants en ligne, et ainsi de suite tout ça bien sûr consultable de n'importe où. Le soucis, c'est que si je tente d'expliquer que c'est fondamental, qu'on va rendre notre travail bien plus efficace, je suis bon pour enfiler ma plus belle tenue d'extraterrestre et pour chanter E.T. petit copain de la nuit.
Le dictateur. Je vous demande juste de faire abstraction des images qu'on peut associer à ce terme pour ne garder que la définition : Homme politique qui exerce un pouvoir absolu, sans aucun contrôle. C'est un peu poussé, un peu provoc diront certains, mais dans certains cas, il n'y a pas d'autres choix que d'imposer, reste bien sûr à être du bon côté de la force et de payer un peu de sa personne. Lorsque j'en ai eu marre de décontaminer chaque semaine des PC vérolés sous des Windows 98 qui plus est, j'ai imposé Debian au lycée, aux gens trop déstabilisés qui réclamaient à corps et à cris du Windows, j'ai posé les CD d'installation sur la table et j'ai invité à tout réinstaller. Nous avons démarré la troisième année sous Linux, tout le monde trouve cela normal. Ils ne diront pas que c'était mieux avant, ils ne perçoivent pas l'importance de la liberté pour nos élèves notamment dans la possibilité d'utiliser des logiciels gratuits/libres car c'est effectivement complexe, ils ne réalisent surtout pas que pour moi la maintenance est grandement facilitée. Nous avons bien sûr évoqué maintes fois le cas de mon départ et des conséquences car je paye de ma personne, mais je dirai que cette conséquence est indépendante de la décision de base que j'ai imposée et qui était la bonne.
Avec l'arrivée de zimbra, je suis en train d'élaborer ma stratégie pour que les choses évoluent de la même façon, car je sais, j'en ai la conviction pour avoir suffisamment de recul sur les outils informatiques, qu'une organisation aussi bordélique, vous me passerez le terme mais il n'y en a pas d'autre, d'un groupement scolaire où pleuvent les évènements de façon anarchique, doit impérativement passer par ce type d'outil. Je sais bien sûr que cela ne se fera pas en un jour, qu'il faudra ruser mais aussi qu'il faudra une fois de plus que je paye de ma personne pour encadrer mes collègues utilisateurs.
La moralité de l'histoire est assez récurrente ici. Souvent la logique et le bon sens ne sont pas suffisants pour entamer des mutations nécessaires, il n'y a parfois pas d'autres choix que de forcer la main aux gens. Ils ne vous diront jamais merci, surtout pas au début où ils râleront, et puis un jour votre victoire, totalement inattendue, c'est quand l'outil sera tellement passé dans les meurs que vous n'entendrez plus un seul gémissement, alors tout sera fini.
PS 1 : en espérant que ce sujet n'amènera pas de digression, il s'agit ici seulement de démontrer ou de rappeler que si on veut qu'un jour le logiciel libre progresse il faudra qu'un décideur l'impose, comme cela été fait dans certaines administrations ou à l'assemblée nationale car quelles que soient les qualités de Linux ou des logiciels que nous utilisons, ce n'est pas suffisant, la facilité fait toujours pencher la balance du côté de Microsoft.
PS 2 : il va de soi que ma dictature a ses limites, elle est en fait sous contrôle de mon chef d'établissement qui me laisse globalement champ libre pour l'informatique et auprès de qui je trouve un bon écho lorsque je parle des bienfaits du libre ou qu'un mail en cneap.fr c'est quand même mieux qu'un laposte.net.