Cyrille BORNE et Associés

Annuaire Soutien Veille Docs Forum

Sous-catégories

2013 mai 18

ArteFetcher

Je hais la télévision mais j'aime Arte. Pas tout, bien entendu. Documentaires, émissions, films, séries, courts métrages… il y a toujours sur Arte un peu de tout ça qui me plaît que j'ai envie de voir ou de revoir, à mon gré et non selon une programmation qui ritualiserait mon quotidien. Comme je l'avais dit dans l'article sur Qarte sous Fedora, les rediffusions d'Arte pendant 7 jours c'est trop peu. Je ne suis pas capable d'organiser ma vie en suivant une grille de diffusion sur une semaine.

Qarte n'existe pas sous OpenSUSE. Pas de paquet sinon les sources. Dommage. Enfin, non. Non parce qu'il y a ArteFetcher ! Et ArteFetcher, c'est Qarte… mais en mieux !

— En mieux parce que ArteFetcher est parfaitement adapté à la nouvelle interface web d'Arte. Du coup, les vidéos téléchargées sont d'excellente qualité (HD).

ArteFetcher

ArteFetcher est une toute jeune application, bien pensée, bien conçue. Son développeur est à la recherche d'un espace pour héberger les sources alors si vous avez un peu de place à lui offrir, n'hésitez pas à le contacter.

Installation d'ArteFetcher en 1 clic (OpenSUSE). Pour les autres, voir le post de Gerinald sur le forum Terre-Des-Tux.


À propos de l'auteur : Christophe
Photographe
Photoblog

2013 mar. 24

Billet invité : Traduire 2

Où l'on avait le choix entre deux billets n'étant pas d'un naturel radin quand les autres ont écrit j'ai mis les deux.

Le travail de la traduction. Traduire, c'est trahir et je dirais même : vouloir trahir. Je m'explique, d'abord, il y a la « barrière de la langue ». Elle est perméable, bien sûr, mais elle est réelle. Pour nous, Français, quand on parle de verre, on pense assez vite à eau ou vin ; quand on parle de tasse, on pense à café, thé. (Je simplifie, hein). Mais un Turc qui a l'habitude de boire treize cafés par jour dans un verre, il pense à quoi quand il lit (ou écrit) verre ? Un mot aussi simple que « mug » n'a toujours pas été traduit en français, on a adopté le mot anglais. La barrière de la langue, donc : il faut faire des choix qui ne sont pas tout à fait adéquats. Ensuite, il y a la barrière de l'autre. L'auteur. On va considérer qu'on a affaire à un bon auteur, c'est à dire à quelqu'un qui se méfie des mots, qui les utilise avec la plus extrême prudence et dans un sens toujours voulu (ou en tout cas, conscient). Écrit comme ça, ça a l'air évident, mais la plupart des auteurs, des gens, se contentent des « phrases toutes faites », de la mécanique de la langue, celle qui est huilée par l'usage, l'habitude. Rien de plus facile que d'acquérir des tics de langage, le langage lui-même est un tic de langage qu'on formalise. Voilà pourquoi un bon auteur est forcément subversif : il déconstruit l'usage. Il se pose la question de chaque mot. Chaque tournure de phrase. Chaque construction de paragraphe. Le boulot du traducteur, c'est de rendre ça. De rencontrer cet autre, de le sentir, de devenir intime avec lui (pour mieux le trahir). Tous les gens qui écrivent un peu le savent : au bout d'un moment, les mots semblent suivre leur propre logique, et non celle qu'on aurait choisie. Chaque mot en appelle un autre, chaque image en dicte une autre. En fait, c'est pas les mots – signes inanimés – qui ont une logique, mais le rapport qui naît dans la cervelle de l'auteur à cause d'un mot. Tout le monde sait ce que c'est qu'un chien. Mais pour chacun, le « chien » est différent, il évoque des circonstances différentes. Il y en a même pour qui ça évoque une « chienne ». Qui, vous en conviendrez, a d'autres sens que « chien ». Et, en anglais, par exemple, ça se complique (ou se simplifie) puisque dog est aussi bien masculin que féminin. (Ouais, mais chez eux, il y a « bitch », me direz-vous. Certes… et on le traduit par « chienne »). Quand on traduit, c'est ça qu'on essaie de saisir, le rapport aux mots, à la langue, de l'auteur. À quel degré, il est : est-ce qu'il est ironique, sincère, au premier degré, au trentième ? Quelle langue utilise-t-il ? Celle des éduqués, celle des racailles, un mélange ? En fait, on peut voir la chose ainsi : l'auteur raconte une histoire au traducteur et le traducteur va la raconter à d'autres. Dit comme ça, on comprend mieux que le récit du traducteur ne sera jamais celui de l'auteur. Le traducteur, aussi, a sa logique, sa « sensibilité ». Il peut essayer de reproduire le travail de l'auteur (ou s'il est très con, se prendre pour l'auteur) mais il produit forcément autre chose. Il n'y a pas de traducteur transparent. Un traducteur qui disparaît devant l'auteur.

Dans le tout petit monde de l'édition, il existe une croyance très naïve mais très profonde selon laquelle il y aurait un « style français », un truc dont l'élégance fleurie et la tenue ne peuvent qu'éblouir ces aveugles dont les royaumes s'étendent là-bas au-delà de nos frontières, pour ne pas dire au-delà du périf. En vertu de quoi, on a souvent mitonné les auteurs étrangers à cette sauce. Exemple très célèbre : Kafka. Voilà quelqu'un qui a mis un soin extrême – oui, extrême – à écrire des textes très serrés, très denses, sans ligne de dialogue, etc. Quand Alexandre Vialatte le traduit, on se retrouve avec un texte très « aéré », avec plein de dialogues, de mises à la ligne… Rien à voir avec le « pavé » initial. Et je ne vous parle même pas du style, pour la bonne raison que je ne lis pas l'allemand, mais d'après des sources mieux autorisées, là aussi, il s'est lâché, Alexandre. C'est qu'il voulait le rendre plus « lisible », l'obscur Praguois. Mais je suis aussi infiniment reconnaissant à Vialatte ; Et heureusement, depuis, il y a eu d'autres traductions. Vous me direz, c'est un vieil exemple qui date du milieu du siècle précédent. Et je vous réponds que l'an dernier, on m'a demandé de changer toute la ponctuation d'un bouquin parce qu'elle était trop… américaine.

Généralement, je commence par lire le livre. D'une façon rapide et prudente à la fois. Je prends connaissance. En fait, je repère quelques difficultés et si elles sont systématiques (des tournures ou un langage spécifiques à l'auteur), je cherche à saisir le rythme (le plus important), à comprendre comment je pourrais l'adopter (on va voir que c'est impossible). Se mettre au service d'un texte n'est pas évident. Personne n'a envie de renoncer à soi. Lors de cette lecture et des premiers moments de traduction, je tâtonne … On a tous un rythme différent, certains aiment les phrases courtes, d'autres les longues, pareil pour les paragraphes ; certains aiment les adjectifs et d'autres pas. Bien sûr, c'est là que servent la technique, le « métier », mais au bout du compte et si le livre est intéressant, je ne peux pas tenir un rythme très différent du mien sur des centaines de pages. C'est physiquement et mentalement impossible. Là aussi je fais un choix (plus ou moins conscient), celui d'adapter le rythme de l'auteur au mien. D'autant que le français et l'anglais ont aussi des rythmes différents : le français compte sur les substantifs, l'anglais sur les verbes (et les postpositions). Donc, comme je sais que je dois me glisser dans ce texte et que ce texte doit glisser à travers moi, j'y vais prudemment. Je tente des trucs, certains fonctionnent, d'autres pas. C'est très fugace, je sens ce qui peut rester et ce que je dois changer. En général, il me faut au moins 60 à 70 pages pour me sentir à l'aise. Ou plutôt, dans un rythme. Le premier jet terminé, vient la relecture. D'abord, corriger ce qui est évident : orthographe, grammaire, constructions lourdes ou bancales. Puis, ce qui l'est moins : le rythme, encore. Et là, je ne pense plus tout du tout au texte original. Mon texte est devenu la seule référence. Il faut qu'il fonctionne. Ensuite, si j'ai le temps (donc, pour ainsi dire jamais), je refais une dernière passe en me référant au texte original pour vérifier que je n'ai pas trop « dérivé ».

Un bon traducteur, c'est celui qui sait qu'il va trahir l'auteur. Pour la simple raison qu'il va faire des choix. Il n'a pas le choix. Il doit les faire. Il n'est pas l'auteur et ce n'est pas la même langue. Il va donc imposer son écriture et s'il est très bon et si l'auteur original est encore meilleur, alors on sentira à la lecture quelque chose, comme un parfum, un truc insaisissable qui est d'ailleurs. Un truc en plus. Un truc qui aura aussi échappé au traducteur parce que – rappelez-vous – les mots semblent obéir à leur propre logique et parce que le flot de l'auteur parvient à se glisser à travers les barrières.

Je pourrais aussi vous parler des cas, les plus fréquents, où on (je) traduit(s) des mauvais romans. Disons que là, le travail s'apparente à du secrétariat, parce qu'il faut, au contraire, toujours rechercher les phrases toutes faites, les formules passe-partout, les trucs les plus lisses sur lesquels les cerveaux de ces demeurés à qui on vend les bouquins ne buteront pas. C'est du moins ce que pensent beaucoup d'éditeurs et c'est ça, aussi, la qualité française. Mais j'ai déjà été très – trop – long.

Il y a quand même une question qui me trotte depuis très longtemps : Quid des « langages » informatiques ? De ces fameuses lignes de code ? Est-ce qu'elles se traduisent avec la netteté de l'informatique ou bien est-ce que là aussi faut « bidouiller » ?

2013 mar. 20

Billet invité : Traduire 1

Où l'on découvre que Paul Bénita est traducteur et quand on voit son travail il poutrerait des monstres en cachette ça m'étonnerait qu'à moitié

Cyrille m'a dit être intéressé par un billet sur mon « travail de traducteur ».

Je me demande si ce qui l'intéresse c'est le travail de traducteur ou le travail de la traduction. Du coup, j'ai fait deux billets. A Cyrille de choisir lequel il veut publier. (Oui, je me marre).

Je ne parle ici que de la traduction « littéraire », pas de l'interprétariat, ni de la traduction technique, commerciale ou juridique, domaines que je ne connais pas. Si j'ai mis littéraire entre guillemets, c'est que la chose est vaste, très vaste : de L'Epopée de Gilgamesh (premier récit de fiction dont on a actuellement la trace et traduit de l'akkadien) aux romans « roses » (une de mes spécialités), de Spinoza à Comment réussir sa vie en dix leçons et dix minutes. Le marché du roman mésopotamien étant assez restreint, on comprend que ceux qui traduisent ces textes ne font pas que ça. Ils sont souvent chercheurs, historiens, etc. En fait, il y a relativement peu de traducteurs à plein temps. Beaucoup ont une autre activité (professeurs, écrivains ou autre).

Ceux qui font ce boulot à plein temps sont, pour la plupart et selon mon expérience, la plèbe du métier : pour vivre, ils prennent tout ce qu'on leur offre. Le travail de traducteur, c'est le côté social. Le boulot. C'qu'on met après  « profession : » dans les formulaires. J'ai toujours eu un peu de mal à me confondre avec mon métier. Je ne dis pas : « Je suis traducteur » mais : « je traduis des romans… le plus souvent mauvais ». Je ne suis pas ce que je fais. J'ai pas envie de l'être. Traduire, ça consiste pour moi à passer des jours et des nuits devant un ordinateur, à taper, lire et corriger, dans une solitude que j'apprécie et qui m'accable aussi. Mais, je vous rassure, y'a des collègues qui ont des pages Facebook « pro » et qui « socialisent ». Les conditions économiques étant ce qu'elles sont, je travaille (et je pense que c'est pareil pour tous les autres traducteurs « littéraires ») de plus en plus en « flux tendu », comme on dit. Les délais sont de plus en plus courts et le salaire aussi. Une des conséquences déplorables de l'informatique : nous sommes payés au feuillet (à la page) de 1500 signes. Donc, avant, à l'époque des machines à écrire, on calibrait notre feuillet et on se faisait payer le nombre de pages rendues. Maintenant, le plus souvent, on rend un bouquin et l'éditeur divise le nombre de signes par 1500. Résultat : notre « salaire » a baissé d'environ 30 %. Parce qu'un feuillet de 1500 signes n'en contient jamais autant (y'a des blancs, des dialogues, des mises à la ligne, à la page, etc.), mais les éditeurs d'avant n'étaient pas plus bêtes que ceux de maintenant et ils savaient que pour arriver à 1500 signes, on en tripotait au moins le double avec les relectures, les corrections, le fignolage. Maintenant, refrain connu, il est surtout question de rentabilité. Et taper sur le budget traduction, c'est ce qu'il y a de plus facile.

Les traducteurs sont forcément dans l'isolement, z'ont pas de syndicat, vont pas faire la grève tout seul dans leur coin. Cette somme qu'on touche en rendant nos manuscrits est considérée comme une avance, car on a aussi droit à 1 % sur les ventes, à partir du moment où celles-ci ont permis à l'éditeur de se rembourser cette avance (c'est clair ?). Selon la législation, on est considérés comme des auteurs-artistes. Rien à voir avec le régime des intermittents du spectacle. Nous sommes des travailleurs indépendants. Conséquences : on ne gagne que ce qu'on gagne, pas de congés payés, pas de chômage, pas de congés maladies ou alors au bout de 45 jours, je crois… (ça m'est jamais arrivé de rester 45 jours sans bosser). On peut aussi – c'est très, très, rare – toucher le jackpot et traduire Harry Potter, Da Vinci Code ou Millenium. A la fin des années 80, j'étais payé 93 francs la page. Aujourd'hui, chez le même éditeur : 14 euros. Qui a parlé d'inflation ? Le flux tendu, ça veut dire que la plupart des éditeurs ont remplacé la « littérature » par des « coups ». Ils font des coups. Du moins, ils essaient. Faut dire qu'ils souffrent, pour la plupart, d'un crétinisme consternant. Suffit qu'un bouquin sur la déco des synagogues zouloues hantées par des vampires à lunettes se vende à 17 millions d'exemplaires, pour qu'ils en sortent des dizaines de copies qui, bien sûr, retournent assez vite à l'état de pâte à papier (je l'espère) ou leur équivalent numérique (ça existe ?). Pour nous, les traducteurs, ça signifie des délais très raccourcis, indécents et grotesques. C'est sûr que, du coup, la qualité s'en ressent. Il m'est arrivé (de plus en plus souvent ces dernières années) de devoir traduire des bouquins de 400 pages en quatre ou cinq semaines. « Normalement », c'est 3 fois plus. Au moins. Heureusement, y'a vingt-quatre heures dans une journée. On peut faire les trois huit.

- page 1 de 3