Où l'on avait le choix entre deux
billets n'étant pas d'un naturel radin quand les autres ont écrit j'ai mis
les deux.
Le travail de la traduction. Traduire, c'est trahir et je dirais même :
vouloir trahir. Je m'explique, d'abord, il y a la « barrière de la
langue ». Elle est perméable, bien sûr, mais elle est réelle. Pour nous,
Français, quand on parle de verre, on pense assez vite à eau ou vin ;
quand on parle de tasse, on pense à café, thé. (Je simplifie, hein). Mais un
Turc qui a l'habitude de boire treize cafés par jour dans un verre, il pense à
quoi quand il lit (ou écrit) verre ? Un mot aussi simple que
« mug » n'a toujours pas été traduit en français, on a adopté le mot
anglais. La barrière de la langue, donc : il faut faire des choix qui ne
sont pas tout à fait adéquats. Ensuite, il y a la barrière de l'autre.
L'auteur. On va considérer qu'on a affaire à un bon auteur, c'est à dire à
quelqu'un qui se méfie des mots, qui les utilise avec la plus extrême prudence
et dans un sens toujours voulu (ou en tout cas, conscient). Écrit comme ça, ça
a l'air évident, mais la plupart des auteurs, des gens, se contentent des
« phrases toutes faites », de la mécanique de la langue, celle qui
est huilée par l'usage, l'habitude. Rien de plus facile que d'acquérir des tics
de langage, le langage lui-même est un tic de langage qu'on formalise. Voilà
pourquoi un bon auteur est forcément subversif : il déconstruit l'usage.
Il se pose la question de chaque mot. Chaque tournure de phrase. Chaque
construction de paragraphe. Le boulot du traducteur, c'est de rendre ça. De
rencontrer cet autre, de le sentir, de devenir intime avec lui (pour mieux le
trahir). Tous les gens qui écrivent un peu le savent : au bout d'un
moment, les mots semblent suivre leur propre logique, et non celle qu'on aurait
choisie. Chaque mot en appelle un autre, chaque image en dicte une autre. En
fait, c'est pas les mots – signes inanimés – qui ont une logique, mais le
rapport qui naît dans la cervelle de l'auteur à cause d'un mot. Tout le monde
sait ce que c'est qu'un chien. Mais pour chacun, le « chien » est
différent, il évoque des circonstances différentes. Il y en a même pour qui ça
évoque une « chienne ». Qui, vous en conviendrez, a d'autres sens que
« chien ». Et, en anglais, par exemple, ça se complique (ou se
simplifie) puisque dog est aussi bien masculin que féminin. (Ouais, mais chez
eux, il y a « bitch », me direz-vous. Certes… et on le traduit par
« chienne »). Quand on traduit, c'est ça qu'on essaie de saisir, le
rapport aux mots, à la langue, de l'auteur. À quel degré, il est : est-ce
qu'il est ironique, sincère, au premier degré, au trentième ? Quelle
langue utilise-t-il ? Celle des éduqués, celle des racailles, un
mélange ? En fait, on peut voir la chose ainsi : l'auteur raconte une
histoire au traducteur et le traducteur va la raconter à d'autres. Dit comme
ça, on comprend mieux que le récit du traducteur ne sera jamais celui de
l'auteur. Le traducteur, aussi, a sa logique, sa « sensibilité ». Il
peut essayer de reproduire le travail de l'auteur (ou s'il est très con, se
prendre pour l'auteur) mais il produit forcément autre chose. Il n'y a pas de
traducteur transparent. Un traducteur qui disparaît devant l'auteur.
Dans le tout petit monde de l'édition, il existe une croyance très naïve
mais très profonde selon laquelle il y aurait un « style français »,
un truc dont l'élégance fleurie et la tenue ne peuvent qu'éblouir ces aveugles
dont les royaumes s'étendent là-bas au-delà de nos frontières, pour ne pas dire
au-delà du périf. En vertu de quoi, on a souvent mitonné les auteurs étrangers
à cette sauce. Exemple très célèbre : Kafka. Voilà quelqu'un qui a mis un
soin extrême – oui, extrême – à écrire des textes très serrés, très denses,
sans ligne de dialogue, etc. Quand Alexandre Vialatte le traduit, on se
retrouve avec un texte très « aéré », avec plein de dialogues, de
mises à la ligne… Rien à voir avec le « pavé » initial. Et je ne vous
parle même pas du style, pour la bonne raison que je ne lis pas l'allemand,
mais d'après des sources mieux autorisées, là aussi, il s'est lâché, Alexandre.
C'est qu'il voulait le rendre plus « lisible », l'obscur Praguois.
Mais je suis aussi infiniment reconnaissant à Vialatte ; Et heureusement,
depuis, il y a eu d'autres traductions. Vous me direz, c'est un vieil exemple
qui date du milieu du siècle précédent. Et je vous réponds que l'an dernier, on
m'a demandé de changer toute la ponctuation d'un bouquin parce qu'elle était
trop… américaine.
Généralement, je commence par lire le livre. D'une façon rapide et prudente
à la fois. Je prends connaissance. En fait, je repère quelques difficultés et
si elles sont systématiques (des tournures ou un langage spécifiques à
l'auteur), je cherche à saisir le rythme (le plus important), à comprendre
comment je pourrais l'adopter (on va voir que c'est impossible). Se mettre au
service d'un texte n'est pas évident. Personne n'a envie de renoncer à soi.
Lors de cette lecture et des premiers moments de traduction, je tâtonne … On a
tous un rythme différent, certains aiment les phrases courtes, d'autres les
longues, pareil pour les paragraphes ; certains aiment les adjectifs et
d'autres pas. Bien sûr, c'est là que servent la technique, le
« métier », mais au bout du compte et si le livre est intéressant, je
ne peux pas tenir un rythme très différent du mien sur des centaines de pages.
C'est physiquement et mentalement impossible. Là aussi je fais un choix (plus
ou moins conscient), celui d'adapter le rythme de l'auteur au mien. D'autant
que le français et l'anglais ont aussi des rythmes différents : le
français compte sur les substantifs, l'anglais sur les verbes (et les
postpositions). Donc, comme je sais que je dois me glisser dans ce texte et que
ce texte doit glisser à travers moi, j'y vais prudemment. Je tente des trucs,
certains fonctionnent, d'autres pas. C'est très fugace, je sens ce qui peut
rester et ce que je dois changer. En général, il me faut au moins 60 à 70 pages
pour me sentir à l'aise. Ou plutôt, dans un rythme. Le premier jet terminé,
vient la relecture. D'abord, corriger ce qui est évident : orthographe,
grammaire, constructions lourdes ou bancales. Puis, ce qui l'est moins :
le rythme, encore. Et là, je ne pense plus tout du tout au texte original. Mon
texte est devenu la seule référence. Il faut qu'il fonctionne. Ensuite, si j'ai
le temps (donc, pour ainsi dire jamais), je refais une dernière passe en me
référant au texte original pour vérifier que je n'ai pas trop
« dérivé ».
Un bon traducteur, c'est celui qui sait qu'il va trahir l'auteur. Pour la
simple raison qu'il va faire des choix. Il n'a pas le choix. Il doit les faire.
Il n'est pas l'auteur et ce n'est pas la même langue. Il va donc imposer son
écriture et s'il est très bon et si l'auteur original est encore meilleur,
alors on sentira à la lecture quelque chose, comme un parfum, un truc
insaisissable qui est d'ailleurs. Un truc en plus. Un truc qui aura aussi
échappé au traducteur parce que – rappelez-vous – les mots semblent obéir à
leur propre logique et parce que le flot de l'auteur parvient à se glisser à
travers les barrières.
Je pourrais aussi vous parler des cas, les plus fréquents, où on (je)
traduit(s) des mauvais romans. Disons que là, le travail s'apparente à du
secrétariat, parce qu'il faut, au contraire, toujours rechercher les phrases
toutes faites, les formules passe-partout, les trucs les plus lisses sur
lesquels les cerveaux de ces demeurés à qui on vend les bouquins ne buteront
pas. C'est du moins ce que pensent beaucoup d'éditeurs et c'est ça, aussi, la
qualité française. Mais j'ai déjà été très – trop – long.
Il y a quand même une question qui me trotte depuis très longtemps :
Quid des « langages » informatiques ? De ces fameuses lignes de
code ? Est-ce qu'elles se traduisent avec la netteté de l'informatique ou
bien est-ce que là aussi faut « bidouiller » ?