Cela fait maintenant cinq mois que j'enseigne dans mon nouvel établissement, et comme j'ai dû l'écrire dans des précédents billets je suis au travail, dans le sens où je reprends l'intégralité des mes cours pour dégraisser (le mammouth ?), pour en sortir la substantifique moelle. A l'heure où j'écris ces lignes j'ai perdu partiellement la bataille avec une partie de mes élèves et vous allez voir comment et avec quelle magie je me dédouane complètement, utilisant la parade enseignée par les maîtres Shaolin du c'est pas moi c'est l'autre.
- les élèves sont incapables de prendre un cours, et ça ne doit pas dater de cette année, ça veut dire que dès le primaire on n'a pas donné à ces élèves les automatismes de propreté et de rigueur qui devraient servir de pivot pour la scolarité.
- les élèves s'en foutent complètement de ce que je peux raconter parce qu'ils ne sont absolument pas préoccupés par leur scolarité et n'ont aucune perspective d'avenir
- les élèves n'en font pas une rame à domicile et c'est la faute des parents, comme pour les cahiers d'ailleurs, les parents ne jouent pas le jeu.
Voilà c'est fini, j'encaisse la paye à la fin du mois. Bon c'est pas le genre de la maison, il est donc nécessaire de réfléchir pour avancer.
Voici donc le constat, des élèves difficiles, en difficulté, qui ne travaillent pas à la maison, qui n'ont aucune capacité d'organisation et de concentration. Saupoudrons l'ensemble de violence verbale gratuite et nous avons là l'exemple type de l'élève qui sera amené tôt ou tard à l'exclusion de l'école, d'autres écoles, du système et pour moi ce n'est pas le but. Avant d'aller plus loin, la question que doit se poser toute équipe pédagogique, car ce n'est pas un combat individuel mais bien un combat collectif, c'est ce qu'on attend d'un élève. Pour ma part, avec le recul de ces cinq mois, j'attends qu'un élève soit respectueux, qu'il comprenne que je ne le déteste pas, qu'il soit capable de prendre un cours et d'avoir les connaissances de base du programme.
Vous noterez que les deux premiers points n'ont finalement peu de rapport avec l'école, et pourtant ils me paraissent indispensables, je ne suis pas là pour me faire insulter, les élèves qui passent leur temps à se traiter de tous les noms, n'ont pas conscience du poids de leurs mots, et s'ils acceptent entre eux de s'insulter, je ne l'accepte pas. La relation entre les élèves et l'enseignant est pour beaucoup d'élèves basée sur la haine, et si j'ai eu quelques clash assez sévères cette année et durant ma carrière, l'idée étant toujours de situer les choses dans leur contexte, de rappeler ce que dit la loi et de désamorcer dans le calme. Jusqu'à maintenant ça marche plutôt pas mal, il me parait important de désamorcer le plus rapidement possible, montrer les attentes et les expliquer. Il faut savoir parfois que nous sommes à des années lumières les uns des autres et qu'il est nécessaire de prendre un temps pour se faire comprendre, de casser les clichés sans tomber dans le copinage. Le cours c'est la clé de beaucoup de choses, j'essaie de faire au plus condensé en multipliant les exercices d'applications, de façon à ce que l'élève puisse se raccrocher à un manuel de référence le plus simpliste possible, là je pense que je peux difficilement aller plus loin. Je ramasse les cahiers le plus régulièrement et il est nécessaire de coller derrière si l'élève ne fait pas ce minimum d'effort syndical. Je rencontre ici la problématique de l'absentéisme scolaire, c'est à dire qu'en terme d'organisation quand on ramasse les cahiers à une date donnée, on n'a jamais la totalité de la classe en face, il est nécessaire de se rappeler derrière des élèves qui n'étaient pas présents, mais comme ils ont besoin de leur cours au moment où ils reviennent etc etc etc ...
Mon problème actuel : mes fiches d'exercices qui sont trop complexes, mes contrôles qui sont trop durs. J'avais honte de certains contrôles que je trouvais trop simples dans le Cantal où j'avais des classes complètes qui flirtaient avec 15 ou 16 de moyenne, ce n'est plus le cas, des choses qui étaient évidentes pour mon public Cantalou ne l'est plus pour mon public Héraultais. Certes on peut me dire que donner plus simple c'est jouer la carte de la démagogie, mais en même temps si en ajustant le niveau au départ, ou en modulant des contrôles avec une montée en puissance, on arrive à encourager certains élèves qui auront réussi à accrocher et passer le cap du 2 auquel ils sont habitués, ça vaut certainement la peine.
Dernier point la ventilation de mes cours. A l'instar des petites classes mes élèves ont la capacité de concentration du poisson de Doris le poisson dans Némo qui perd la mémoire. Il est difficile de faire une heure de cours, il est difficile de faire une heure d'exercices pourtant nécessaire puisque le travail n'est pas fait à la maison, il faudrait que j'arrive dans une heure de cours à faire deux choses ou même trois, de façon à diversifier le plus possible l'activité. A moi donc de diviser l'intégralité de mes séances et de mes séquences pour faire avaler ma pilule, d'inventer de nouvelles choses.
Je lisais avec attention le billet d'Arnaud (tiens prends ça dans tes stats) qui me parait à un état plus avancé que le mien dans sa pédagogie, où il est question ici d'évaluation différenciée. Je dis qu'Arnaud est plus avancé car j'en suis encore à trouver le niveau collectif dans un premier temps quand il planche sur de l'individuel. J'écrivais il y a quelques temps que même si je n'approuvais pas le piratage, la machine était en marche, il était trop tard pour cette génération qui refuserait de payer de la musique du moins de façon individuelle. Aujourd'hui je ne voudrais pas être une de ces majors qui s'accroche à une époque passée et ce que je vais écrire en révoltera plus d'un, ça me révolte moi-même de l'écrire. Il faut apprendre à accepter les jeunes tels qu'ils sont avec certaines limites et s’interroger sur ces limites. J'ai donné les miennes plus haut, et je cherche à l'heure actuelle le compromis entre ne plus payer sa musique et réapprendre à la payer, n'en foutre pas une et se remettre progressivement au travail quand on ne l'a jamais connu, je cherche en fait ma licence globale.
La guerre que j'annonce dans mon titre, ce n'est pas la guerre contre nos élèves, nous jouons dans le même camp, il s'agit d'une guerre contre les habitudes. Moi qui suis persuadé qu'il est nécessaire de faire une bonne centaine d'équations pour arriver à maîtriser, eux qui sont persuadés que les équations ça ne sert à rien et qu'ils n'y comprendront jamais rien, il est nécessaire que nous arrivions avec la donne actuelle à redéfinir nos positions, trouver des compromis, pour qu'au final les choses avancent, un peu.
Je profite de mon très long billet pédagogique pour "répondre au billet de ploum", pourquoi je suis un pirate. D'abord je souligne que l'auteur fait désormais son effort pour écrire ses billets en deux langues et c'est bien, d'autre part pour signaler que dans son billet il mouille quand même franchement la chemise et qu'il risque d'avoir des problèmes, c'est courageux. Ploum écrit certains professeurs eux-mêmes ne partagent plus leurs cours avec les nouveaux ou les stagiaires, arguant que le travail est leur propriété intellectuelle. Si mes cours ne figurent pas en ligne, n'hésitez pas à me les demander par mail, d'ailleurs je devrais compléter la partie documentation en rajoutant ce que je corrige actuellement mais partiellement. J'ai largement pompé des choses en début de carrière à Joël Négri car avec 7 niveaux de maths et 2 de physique je n'aurai pas pu m'en sortir. Si Joel Négri diffuse gratuitement ses contenus sur internet, ils ne sont pas libres, par respect pour l'homme, pour tous les confrères à qui j'ai pris des choses je ne me permettrais pas de diffuser qui plus est dans une licence creative commons des choses qui leur appartiendrait plus qu'à moi, notamment les feuilles d'exercices. Si Ploum a été confronté à ce genre de personnes, je trouve que c'est bien dommage, je pense que la problématique principale de dons de documents à part celle personnelle que je viens d'évoquer c'est certainement la honte, la peur du jugement inhérent à notre métier de juge au quotidien. J'ai pris le parti de me nourrir de mes erreurs, de les partager, car il n'y a rien de honteux à se tromper, à mes yeux la seule véritable honte de notre métier c'est celle qui consiste à ne rien essayer.